dimanche 22 mai 2011

Conclusion

Conclusion: 

L’environnement politique, ne nous lassons pas de le redire,  baigne dans la culture des jeux de rôles et de masques  et présente donc un écueil notable: celui de laisser partir à la dérive de l’absurde tout un tas de vocations professionnelles. Il y a deux manières de parvenir à supporter autant d’absurdité. Le premier moyen consiste à travailler chaque jour à son propre émerveillement, à l’illumination de soi-même, à organiser un construction dynamique de la connaissance. C’est le rôle du vrai responsable de participer au rayonnement de la connaissance. Le second consiste à s’acoquiner avec l’art de la ruse pour la ruse dans la suffisance, à faire corps avec le non-sens, le cultiver et l’entretenir dans le plus grand détachement de la douleur que l’on impose aussi aux autres. A chacun de voir pour lui-même quelle est la voie la plus saine, à chacun de voir en quelle mesure le système actuel présente le danger de servir d’outil privilégié à une politique en quelque sorte sociopathe, d‘une pensée humaine collégiale qui persiste à  enliser inconsciemment son pays dans un niveau d’organisation dépassé.  La situation de Clément est loin d’être un cas isolé. J’ai un ami, Patrick, qui a vécu la même chose 25 ans plus tôt. Aujourd'hui, le cas semble se reproduire avec l'affaire de la petite Cindy.  La justice n’est pas prudente. Elle se trompe de joyau, tout ce qui brille n’est pas or. En exauçant des désirs pathologiques de mamans déséquilibrées elle fabrique le désastre. Elle doit apprendre à développer un sens indéniable de la construction d’une relation. Travailler à l’éveil de lapensée humaine dans les coulisses de la chair judiciaire n’est pas une alternative, c’est un devoir. Au lieu de ruminer son échec, un vrai professionnel cherche à le comprendre. Celui qui veut conduire les autres doit avoir suffisamment de force et de perspicacité pour prévoir quels résultats produiront ses actions les plus anodines comme les plus graves. 

Dans les périodes obscures de la société le pouvoir humain appartient à ceux qui se demandent pourquoi. Une fois que l’on a la cause, ou bien on cherche à punir un coupable, ou bien on cherche à refouler le fait que cela pourra se reproduire. Selon l’écrivain Bernard Werber, l’avenir appartient à ceux qui se demandent comment. Comment donc ce qui est censé être une élite a-t-il pu devenir une industrie rouillée de la décision? Selon la Gestalt, la difficulté ne nous vient pas du passé mais du futur. C’est dans le futur qu’il nous faut porter notre attention. Anthony Robbins, grand spécialiste de la motivation et de l’accomplissement humain nous le dit sous une autre forme: «nous devons nous dire qu’un événement se produit toujours pour une raison précise, nous devons faire en sorte de pouvoir nous en servir » . C’est sa façon de formuler ce que l’on appelle communément « transformer l’essai » ou encore « faire feu de tous bois ».
En conséquence, il ne s’agit pas pour moi de chercher à condamner les transgresseurs mais de les inviter en tant qu’être humain  à faire face à leurs responsabilités en prenant connaissance du projet auquel ils auront participé malgré eux.  Une série de transgression aura permis d’en révéler une autre. Le laxisme est devenu tel dans notre société que ce refoulement général, on veut le faire passer, par manque de noblesse intellectuelle,  pour de la tolérance. Je considère que ce phénomène relève du laxisme dans la mesure où le manque de perception qui le concerne s’inscrit sur un plan professionnel. On peut se demander pourquoi il y a autant d’intervenants sur un dossier: est-ce pour augmenter les chances de réussite du travail? N’est-ce pas plutôt pour augmenter les possibilités de diluer la responsabilité en cas d’erreur? N’est-il pas tout à fait pertinent malgré tout  de chercher à traiter cette forme de laxisme si l’on veut accroître pour notre pays sa capacité à raisonner juste et à entretenir un nouveau sens de la ressource humaine partagée dans une société qui n’a de cesse de dépérir. Visons l’Etat compétence et non l’Etat providence. C’est en visant la compétence, qu’on se dirige vers l’incarnation de la Providence et c’est en visant directement la Providence qu’on incarne l’incompétence infernale. Certes cela ne se fera pas en un jour. Mais un voyage de dix mille lieues commence par un pas. Ce pas est-il aujourd’hui entamé? Le premier sera, devant l’immensité du fatras de parler aux éducateurs afin de diffuser une véritable technologie de l’analyse. Non qu’ils soient les premiers responsables de ce joyeux fatras (il y a aussi la part des psychologues et des magistrats) mais parce qu’ils seront peut-être les plus motivés. L’institution  a beau être lourde, c’est notre devoir d’être humain responsable de garder espoir. Un proverbe yiddish nous dit: « avec le temps, même un ours peut apprendre à danser ». L’éducateur Guy Gilbert explique aux parents que le plus grand des talents consiste à faire naître le sens des responsabilités chez un être. Ne perdons pas de vue qu’il s’agit ici de le faire naître auprès d’une institution qui a tout pouvoir pour vous faire taire. Commençons par sensibiliser l’Institution judiciaire sur la véritable consistance de l’ordre. L’ordre selon Jean-Louis Servan-Schreiber, ce n’est pas le cloisonnement mais le dégagement des perspectives qui permettent de saisir l’ensemble. Comment donc notre institution judiciaire pourrait-elle ignorer encore cette vision des choses? Ne devons-nous pas œuvrer de sorte à la libérer d’un fonctionnement arrivé à saturation? La pauvreté culturelle s’y résume à un manque de préparation intellectuelle dans un domaine qui la rend par nature insupportable. Il est nécessaire de jeter un pavé hygiénique dans la marre aux eaux troubles pour faire sortir l’éducateur spécialisé de sa chimère. 
    
Il est désormais possible au lecteur objectif de réaliser que mon propos ne se résume peut-être pas à celui d’une  révolte personnelle mais qu’il est plutôt porteur celui d’une subversion visionnaire: le système judiciaire a besoin d’une seconde gestation qui le fasse sortir du fatalisme de ses propres insuffisances.  Il n’est pas concevable qu’une autorité castratrice puisse être en même temps incompétente et malhonnête : pareil système est forcément voué à l’explosion à un moment ou à un autre, quel que soit son nom.    
Pour finir je voudrais citer deux auteurs: le premier, Gilbert Garibal, un expert français en communication nous dit que « le train de l’évolution ne se pilote pas les yeux rivés sur le rétroviseur mais fixés sur la ligne d’horizon » . Quant au second, magistral observateur de l’indifférence, il s’appelle Aimé Césaire et comment pourrait-on ne pas rendre hommage à sa réflexion savamment aiguisée lorsqu’il nous dit les choses ainsi : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.



le conte philosophique


On ne peut sauver  les uns sans les autres
(Conte philosophique)


Les vrais marins le savent bien, le voyage n’est pas fait pour la destination. Quand on a commencé à naviguer, c’est pour toujours. C’était déjà le cas à l’époque du Francia, parti à la conquête du nouveau monde.  Bonne-gamelle  avait pris place à bord du navire depuis de nombreuses lunes. Qu’y avait-il de plus important dans sa vie que la grande traversée? Dans les premiers temps il préparait les mets savoureux les plus originaux pour le capitaine et ses officiers. Tout cela fonctionnait plutôt bien jusqu’à ce qu’il fasse une terrible découverte. Alors qu’il descendait à la cave ce jour là, il entendit une voix l’appeler:
« Bonne-gamelle, c’est toi? Je reconnais ton pas. C’est moi ton petit frère. Je suis enfermé ici. Je ne sais pas ce qu’on veut faire de moi mais c’est trop glauque ici, je n’ai pas confiance. Si tu peux me sortir de là fais-le. »
 Bonne-gamelle tenta d’ouvrir la porte qui le séparait de cette voix. Elle était barrée par une chaîne. Un coup d’épaule et le voici en face d’un étrange spectacle: le jeune frère Corri-Corri était là, enchaîné derrières des barreaux. Tous les deux ne s’étaient pas vus depuis bien des années. Corri- Corri était à la base un enfant trouvé. A cette époque, la Garde Royale se décrétait encore propriétaire de ces enfants. Ils étaient passé le chercher un matin pour l’emmener dans un autre type de vie.  Ils avaient affirmé à l’époque qu’ils lui offriraient une autre éducation
« C’était donc ça leur projet, comprit Bonne Gamelle ».
Il y avait dans ce compartiment du navire plusieurs dizaines de cages et d’enfants captifs.
« Mais qu’est-ce que c’est que tout ça, que faites-vous ici?
-- Nous sommes des hameçons humains, lança un gamin.
-- Des hameçons humains, mais qu’est-ce que ça veut dire?
-- On nous utilise comme appâts  pour la pêche aux requins. On nous attache au bout d’une corde, et lorsque tout se passe bien on nous fait remonter. Ensuite on a la possibilité de devenir pêcheur et d’organiser ces parties de pêche pour les autres.
-- Et si ça se passe mal….?
-- alors le danger c’est de finir dans la mâchoire du requin.
-- Mais qui donc organise tout ça ici ?
-- Quelle question, le chef de cale, bien sûr.
-- Mais ce n’est pas acceptable, je vais en parler au capitaine, ou au moins à ses officiers.
-- Fais comme tu veux, Bonne-Gammelle, mais je t’en prie sors moi de là, je ne veux pas servir de bifteck aux requins.
Bonne-gamelle parvint à s’adresser au capitaine.
« Mon capitaine, savez-vous ce qui se passe dans la cale? On y enferme des enfants, on les enchaîne , on les jette aux requins.
-- Oui, je vois, répondit le capitaine, je comprends ce qui vous tracasse, je vais arranger ça.
Bonne gamelle descendit aussitôt à la cale et vit son petit frère particulièrement réjoui .
-- regarde mon frère, ma chaîne est déverrouillée et la porte de ma cage est ouverte.
Manifestement, le capitaine avait donné des ordres pour libérer le petit frère.
-- Ouf je l’ai échappée belle, s’exclama le jeunot.
-- toi oui, mais les autres?
C’est alors qu’on entendit un bruit de pas dans le couloir.
-- vite fuyons!

Les deux frères avaient trouvé refuge dans la cabine de Bonne-Gamelle. Le chef cuistot s’était engagé à apprendre à son cadet une autre façon de pratiquer la pêche. Il fallait d’abord se tisser un filet à partir des morceaux de cordes amassés aux différents endroits du bâtiment. Le procédé était extrêmement complexe.
-- qu’est-ce que c’est contraignant ton filet, et c’est avec ça qu’on va attraper du poisson?
Alors il lui expliqua son point de vue. En fait, ce filet n’était pas conçu pour deux pêcheurs, mais pour une multitude de pêcheurs. Il se destinait aussi aux compagnons de cale de Corry-corry.
-- Et comment compte-tu t’y prendre pour les faire sortir de la cale?
-- En les faisant passer par la grande trappe centrale .
-- Devant tout le monde? Tu comptes y arriver tout seul?
-- Oh que non. J’ai déjà essayé, et crois moi, les gardiens de la trappe sont redoutables. Ils sont complètement inconscients de  tout ce qui se passe  là-dessous, mais redoutables je ne peux agir que de façon tout à fait officielle.
-- Qu’est-ce que tu veux dire?
-- je vais montrer ce filet au premier lieutenant afin qu’il donne son aval pour permettre l’exercice de la nouvelle partie de pêche.
-- Tu crois qu’on va t’écouter?
-- Je ne sais pas, mais je dois essayer.
-- Mais pourquoi fais-tu tout cela pour les autres? Moi je m’en suis sorti et c’est-ce qui compte, non?
-- Non ça ne suffit pas. Tant qu’on peut faire autrement, on ne doit pas sauver les uns sans les autres.
Sur ces bonnes paroles il alla trouver premier lieutenant:
-- Bonne gamelle! Alors, on raconte que vous avez laissé ébranler votre sens de la navigation par une histoire personnelle. Vous sentez-vous mieux aujourd’hui?
-- Aujourd’hui si je suis là , mon lieutenant, ce n’est pas parce je suis libéré d’un fardeau exclusivement personnel, mais parce que je viens de parachever mon travail pour venir en aide à l’ensemble des victimes de la cale.
-- Mais de quoi parlez-vous donc?
-- Tant que vous refuserez d’ouvrir la trappe mon lieutenant, vous ne pourrez pas comprendre le bien-fondé de ma demande. Sauf mon respect, c’est à un système barbare que vous accordez votre confiance. Tenez, regardez ce filet. Avec ceci vous avez tout ce qu’il faut  pour arrêter le massacre.
-- Mais pourquoi me donnez-vous cela à moi?
-- On raconte, Monsieur le Premier Lieutenant, que vous avez un penchant pour la bienveillance.
-- et alors?
-- Et alors je crois que le fondement de la bienveillance, c’est de mettre en œuvre les meilleurs moyens pour réduire la part d’incertitude qui menace les enfants les plus fragiles.
-- Mais cela devrait demander à l’équipage de gros efforts pour accepter pareil changement.
-- N’est-ce pas le propre du travail de fournir des efforts? N’est-ce pas leur métier?
-- Pourquoi faites-vous cela?
-- je pense qu’il est impossible de sauver les uns sans les autres.



Une affaire de coeur

Il y a toujours eu sur notre bonne vieille Terre des enfants nés avec l’esprit du bon vieillard. Ils sont rares mais ils existent. Bison Blanc, semble-t-il, était une de ces personnes. Cette soirée-là  était consacrée à la veillée familiale autour du feu. Petite Corneille vint à s’approcher de son aïeul. C’est alors qu’elle lui posa la grande question, celle qui allait changer le cours de sa vie :
-- Dis Grand-père, ça veut dire quoi au juste le mot “famille”?
-- La famille, c’est d’abord une affaire de coeur. Le sang lui est donc précieux, puisque c’est lui qui alimente le coeur, mais c’est le coeur, et non le sang, qui donne naissance au coeur.
-- Qu’est-ce que cela veut dire?
-- Je vais tâcher d’être plus clair : la famille est un groupe de gens avec qui l’on aime à partager ses joies sans se faire rabattre. C’est un lieu où l’on peut confier ses peines sans  crainte d’être raillé. C’est un climat de confiance où chacun donne sa chance à l’autre sans le juger. Dans une famille, on ne se trahit pas, on ne se dénigre pas, on ne se commande pas. On se dit les choses qui bloquent. On se les dit à demi-mot lorsqu’on est en groupe, ou bien  en face à face lorsque la demi-parole ne suffit pas. La famille, cela s’inspire sur l’impulsion de la foi. Qui ne croit pas en le Grand Esprit, ne sait pas croire en sa famille. Appartenir à une famille, c’est être capable d’échanger, c’est à dire de se mettre à la disposition de l’autre sans le forcer, ni se sentir forcé. C’est lui offrir un geste de courage sans se laisser envahir. C’est accepter le soutien de l’autre sans tomber sous son emprise, sans perdre sa valeur propre, sans passer à côté de ses propres talents.
La famille, c’est le tuteur de la rose, le support qui ne cesse de tenir malgré les épines. C’est aussi l’épouvantail qui repousse les moineaux  sans étouffer la fleur, et permet alors son épanouissement. La famille obéit aux lois de la famille qui ne sont pas les lois dictées par un chef tout puissant, mais des règles universelles de vie que tout un chacun est appelé à intégrer au cours de son existence, sur le chemin de sa propre quête intérieure.
Peu de personnes ont réussi à atteindre leur centre, et ceux qui savent y rester sont encore moins nombreux : ainsi parlent les proverbes. Et pourtant, c’est tout le voeu que je formule et que j’adresse à chacun de vous qui vous tenez devant moi, ainsi qu’à celles et ceux qui n’ont jamais quitté la table de mon coeur. La famille est une dimension sacrée qui a le devoir de savoir résister aux querelles internes sans que les uns ou les autres n’osent s’interdire de parler. La famille, c’est ce qui résume l’art de respecter, de s’engager, d’accueillir, d’écouter, de pardonner, partager, comprendre, délimiter ses espaces, soutenir et faire grandir pour enfin accepter le devoir de remplacer le rôle d’hier par le rôle d’aujourd’hui, sans jamais oublier que le pouvoir de l’amour est supérieur à tous les autres,  y compris celui de l’autorité.”

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